| |
|
LE SHOW DE GOROKA
Un événement culturel unique au monde
Pourquoi se faire éternellement la guerre? N'y aurait-il pas un autre moyen, pour les hommes, de rivaliser, d'entrer
en compétition, de faite monter l'adrénaline sans s'étriper? Sans faire passer
l'adversaire de vie à trépas?
Les Papous, qui se sont livrés à des guérillas pendant des siècles semblent avoir trouvé une
alternative à ce sujet aussi ludique que créative. Ils ont mis sur pied une grande manifestation qui regroupe
environ un millier de participants.
Cette partie du monde abrite environ trois millions et demi d'habitants... pratiquant plus de sept
cents langues et encore plus de dialectes. Les diversités sont donc multiples. Le pays, montagneux en certains endroits,
n'est pas facile d'accès: d'une vallée à l'autre, le monde change... et les coutumes. D'où les différences
qui engendraient, par le passé, les conflits, les escarmouches et les guerres. Aujourd'hui on rivalise en de grands shows
de costumes et de danse. La culture a toujours été transmise oralement. Pas de livres, ni de monuments. La richesse
culturelle se mesure à la qualité des masques, des sculptures, des costumes et des danses. Il était donc normal
que le terrain de compétition prenne en considération les parures et les rythmes. C'est ainsi qu'est né le show de
Goroka: des hommes et des femmes venus de loin, parfois de très loin pour présenter les plus beaux ornements de leur clan. Car, il faut le rappeler, il n'était pas facile pour les Papous de passer de l'âge de la pierre à celui de l'atome. Pour ne pas être déboussolés par tant de différences, il était important qu'ils puissent s'appuyer sur la tradition afin de garder leurs repères. Les responsables en sont bien conscients.
Ne voit-on pas, là-bas dans les villages, des hommes de trente-cinq ans revenir de la ville pour recevoir l'initiation selon
la coutume des ancêtres? Le show de Goroka est devenu le point phare, l'événement de l'année, où tradition et
modernité se rejoignent dans l'effervescence et l'allégresse. Laissant de côté l'agressivité
négative, l'ombre de l'humain destructeur, pour faire place à la fête. Une fête colorée, lumineuse,
sous le soleil.. des tropiques.
Eve Calingaert
|
|
|
|
En direct de Nouvelle-Guinée
Les tambours résonnent dans le lointain. Puis les chants se font entendre et la foule des Papous venus assister
au grand Sing Sing commence à s'agiter. Le son des percussions devient de plus en plus distinct: l'atmosphère
se met à vibrer au rythme des battements de mains sur les peaux tendues.
Alors la mélopée éclate, lancinante. Le premier cortège de participants au show de Goroka
arrive en dansant à la cadence de sa musique, kaléidoscope de mouvements et de couleurs. La foule se
presse, elle veut voir ces hommes et ces femmes venus des quatre coins de la Papouasie.
Mais, déjà, un deuxième groupe s'avance, suivi d'un autre et d'un autre encore. Le premier clan s'arrête
devant les grilles du stade, lieu prévu pour le show. Il est rejoint par d'autres. Une longue, très longue
file de participants se forme alors. Des milliers de personnes attendent l'ouverture des grilles... en dansant et en
chantant sous le soleil tropical accompagnées de leurs tambours.
|
|
Faire un show plutôt que la guerre
Les grilles s'ouvrent enfin et le vingtième show de Goroka commence: la fête nationale célèbre,
pendant un long week-end, le vingt et unième anniversaire de l'indépendance de la Papouasie-Nouvelle-Guinée.
Depuis 1956 (1), la paisible petite ville de Goroka, née dans les Eastern Highlands en 1939, située à
environ 1.600 mètres d'altitude, est le lieu de ce qui est sans conteste aujourd'hui la manifestation la plus
extraordinaire de l'année en Papouasie et, assurément, un événement culturel unique au monde.
Il faut savoir que la Papouasie-Nouvelle-Guinée représente un véritable patchwork ethnique et culturel.
Avec plus de 700 langues différentes et bien plus encore de clans cultivant l'art de la guerre tribale et la
chasse aux têtes, on imagine aisément les difficultés que les autorités ont rencontrées pour
créer un sentiment national.
L'idée de réunir des tribus toujours prêtes à en découdre avec leurs voisins pour qu'elles
s'affrontent sur un terrain plus pacifique, celui des plus belles parures, des plus beaux maquillages ou encore des
plus belles danses, était vraiment remarquable.
Aujourd'hui, le spectacle est toujours éblouissant, mais son but
ou peut-être sa fonction s'est quelque peu déplacé.
|
|
|
Une société de plus en plus occidentalisée
En effet, ce pays qui est passé de l'âge de la pierre à l'aube du XXIe siècle en moins de 100 ans
est confronté à des changements culturels et sociologiques d'une très grande ampleur, au point de voir
les traditions s'estomper lentement pour laisser la place à une société de plus en plus occidentalisée.
Les Papous sont à juste titre très fiers de leur héritage culturel et c'est dans le but de le préserver
le mieux possible qu'ils attachent une importance de premier ordre à un événement comme le show de Goroka.
Il permet de vivifier les multiples cultures, de leur attribuer aujourd'hui encore les vertus et la force que leurs ancêtres
y puisaient.
Pendant près de quatre heures, sous un soleil de plus en plus brûlant, les groupes de Papous entrent dans le stade
et le remplissent de chants et de couleurs éblouissantes. Les villages des Highlands, ceux de la vallée du Sepik ou
du Ramu, les villages des îles de Nouvelle Bretagne ou de Nouvelle Irlande sont les uns derrière les autres, les uns
à côté des autres, chacun cherchant à attirer l'attention par sa prestation.
Et l'on passe de l'un à l'autre, parcourant ainsi des milliers de kilomètres en l'espace d'un instant, admirant
ici la musique, là les maquillages, ici les plumes de casoar ou d'oiseau du Paradis, là les masques.
|
|
De l'âge de la pierre à l'aube du XXIème siècle
Sans se lasser, sans montrer la moindre fatigue, ces hommes et ces femmes accompagnés parfois d'enfants vont offrir
un spectacle ininterrompu jusqu'au début de l'après-midi.
Alors, lentement, se calme le tumulte et les milliers de participants prennent enfin un peu de repos.
Et il en sera ainsi trois jours encore. Trois jours d'éblouissement et de vertige, pris dans le
bruit et les couleurs, et au cours desquels ni les acteurs ni les spectateurs n'auront un moment de répit.
Mais arrive le dernier jour, celui de la fête nationale: alors, quand retentit l'hymne national, doucement,
très progressivement, le tumulte laisse la place au recueillement, mettant ainsi fin au 20ème show de Goroka.
Le plus beau depuis sa création, selon les spécialistes... .
Yves Prigogine, Le SOIR (le 7ème - 3 & 4 mai 1997)
(1) D'abord irrégulier, puis bisannuel, le show est devenu récemment annuel.
|
|
|
|
|
|